De Sylvie Martin Rodriguez
En ce qui concerne la liberté et le droit des enfants, c'est le sujet qui m’a posé le plus de soucis.
Mes certitudes « anti-télé » ont commencé à se fissurer en lisant les listes de unschooling.
Intellectuellement, je comprenais très bien l'idée que l'enfant doit être libre de la regarder autant qu’il le veut, si c'est son choix, si c'est ce qu'il aime... Et je comprenais aussi que si la télé est restreinte, elle devient un objet encore plus attirant. J’ai ressenti très profondément, que c'était "juste".
J'ai malgré tout envoyé un message sur une de ces listes, en expliquant que si mon enfant avait la possibilité de regarder la télé à volonté, il la regarderait tout le temps. Elles m'ont répondu "Comment le sais-tu ? As-tu déjà essayé ?". Bien obligée de répondre "non". Tout en sachant qu'essayer signifiait "pendant un temps plus ou moins long, mais pas seulement quelques jours".
Nous avons essayé. Nous sommes passés par plusieurs phases. Parce que notre enfant adore la télé.
Nous avons trébuché bien souvent …
Intellectuellement, nous ne pouvions pas concevoir cette liberté de décision pour nos enfants, et ne pas inclure la télé. "La liberté, oui, mais seulement sur les sujets qui ne nous dérangent pas." C'était incohérent pour nous, et connaissant notre petit garçon, il n'aurait pas manqué de nous le faire comprendre..
Nous nous sommes rendus compte qu'il y a une sorte de snobisme anti-télé. Ne pas la regarder, ça fait « bien ». C'est « bien ». La regarder, la regarder beaucoup, c'est « mal ».
Je me suis attachée à observer les enfants. Depuis que nous avons lâché prise, et pas seulement avec la télé, globalement, ils vont bien. Pour notre petite fille, ça ne change pas grand-chose, elle a l'air heureuse de vivre depuis qu'elle est née. Mais pour notre garçon, cela représente une énorme différence en terme de "zénitude". Je suis arrivée à mettre mes préjugés anti-télé de côté quand j'ai pu accepter de "constater" que mon enfant était plus heureux.
Chacun aborde ces nouveautés différemment. Ce qui est intéressant, c'est que les deux réagissent comme le décrivaient les « unschoolers ». Tom, qui a été restreint quand il était petit, alors qu'il adorait déjà le petit écran, a réagit en la regardant plusieurs heures d'affilée pendant très longtemps. Il la regarde bien différemment aujourd'hui. Lilou, qui n'a jamais été restreinte, la regarde, repart, revient, met un dessin animé qu'elle regarde 5 minutes et est toujours partante pour faire autre chose. Elle ne se focalise pas dessus.
Ce que Tom préfère, c'est jouer avec nous à certains jeux. Mais ce sont des jeux que moi, je n'aime pas du tout. Je suis rarement disponible pour ces jeux précisément. Comme il est très "virtuel" (télé, ordinateur), et très terrestre (jeux de héros, où il faut courir partout, faire du vélo, du skateboard, patauger, skier, etc..). quand il ne fait pas l'un, il fait l'autre. Et c'est ok pour moi.
Avec le unschooling, nous avons découvert la période de "deschooling". En gros, on fait ce que l'on n'a pas pu faire quand on se retrouve libre de le faire, comme regarder la télé pendant des heures, durant plusieurs mois parfois. Même là, je me suis rendue compte que j'observais, pour voir s'il était en train de se "deschooler". Et que ce n'était pas juste envers lui, parce que, une fois de plus, c'était un jugement de ma part sur ses choix : "Bon, ok, il regarde beaucoup la télé, mais c'est le deschooling, ça va passer". Et si cela ne passe pas ? Est-ce grave ? Si c'est une réelle passion, s'il veut en faire son métier un jour, s'il aime ça, est-ce que je suis compétente pour juger ses choix ?
C'était encore du snobisme. Un vrai snobisme. Et un manque de confiance en lui.
Je me rappelle quand je me plaisais à dire que chez nous, on ne regardait pas beaucoup la télé, et que Tom adorait qu'on lui lise des histoires et faire tout un tas de choses…
Je crois que beaucoup de parents aiment à se leurrer de la sorte tant que les enfants ne sont pas libres de leurs choix… on peut se leurrer jusqu'à la fin des temps, mais je doute qu'il y ait beaucoup d'enfants qui n'aiment pas regarder la télé, surtout quand c'est restreint ou interdit. Je demande vraiment à voir les vrais choix des enfants quand ils sont réellement libres de choisir. En ce qui me concerne, cela m’a permis de constater que j'étais une snob.
Mes enfants adorent que l'on regarde la télé avec eux, cela les enchante ! Nous discutons beaucoup. Je leur dis ce que j'aime, ce que je n'aime pas, en prenant bien garde de ne pas juger ce qu’ils aiment mais de leur parler de mes goûts. Je leur explique pourquoi je n'aime pas. Je leur parle aussi des pubs, qu'ils adorent, en expliquant que c'est très attirant, mais que c'est avant tout pour vendre et gagner de l’argent, que beaucoup de pubs sont mensongères. Cela ne m'inquiète pas du tout, j'adorais les pubs quand j'étais petite, et pourtant, aujourd’hui, j'y suis imperméable.
La liberté en ce qui concerne la télé, cela ne veut pas dire les laisser seuls toutes ces heures devant cet écran, mais aussi la regarder avec eux, discuter. Ils adorent quand je m'intéresse à ce qu'ils aiment. Je soupçonne qu'ils aiment aussi la sensation de pouvoir regarder des dessins animés que je n'aime pas, sans se sentir jugés ou moralisés. Cela m'a aussi permis de découvrir plein de dessins animés qui ne sont pas si mal que ça, et que je croyais "débiles". Je peux en discuter avec eux, puisque je les ai vus aussi.
Je le vois bien, cela les rend heureux.
J'ai aussi beaucoup réfléchi à ma propre enfance. Je n'ai pas été restreinte en ce qui concerne la télé, et je ne suis pas du tout hypnotisée quand je la regarde. J’ai aussi constaté bien souvent que le contraire n’est pas vrai. Autour de moi, beaucoup de gens ont bien du mal à se contrôler face à une télé allumée, alors qu’ils n’ont jamais pu la regarder librement dans leur enfance. J'essaye de tirer les leçons de tout ça.
Cela fait plusieurs années maintenant, et concrètement, je regarde mon enfant, et il va bien. Je vois un enfant très enthousiaste, et pas seulement pour la télé.. il a l'air "plus heureux" et apaisé. C'est inestimable.
Deux choses sont importantes pour moi : - ou ils regardent la télé parce que c'est leur passion, et je ne me sens pas la légitimité de les juger là-dessus. - ou ils regardent la télé parce qu'ils s'ennuient, parce que nous ne sommes pas assez disponibles, et c'est ok pour moi, parce que quand ils sentent que nous ne sommes pas connectés à eux, il font CE choix là, parce que c'est celui qui les réconforte, qui leur fait du bien, et qu'ils savent ce dont il ont besoin à un certain moment de leur vie. Je ne peux pas, en tant qu'adulte qui n'a jamais été libre, faire un meilleur choix que le leur.
J'ai remarqué que quand Tom regarde beaucoup la télé, au bout d'un moment, il la regarde la tête en bas, et il boit. J'ai essayé de me mettre comme lui, la tête en bas, je n’ai pas tenu deux minutes ! C'est un effort monumental ! Sa manière de regarder la télé peut être très énergique... Au départ, j'étais passablement irritée de le voir regarder la télé de cette façon... Selon mon schéma de pensée étriqué, la télé, on la regarde assis, sans bouger. La tête en bas, les pieds en l'air... J'ai pensé aux chimpanzés.... Avec mon mari, nous nous sommes occupés de bébés chimpanzés orphelins au Congo, pendant quelques mois, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils avaient la tête en bas très souvent ! Ils n'étaient pas statiques, tout comme nos petits humains. Je savais "intellectuellement" que nous étions aussi des primates, mais ce jour là, je ne sais pas pourquoi, en voyant Tom la tête en bas, je l'ai intégré d'un coup, et je n'ai plus ressenti cet agacement, au contraire. J'ai "su" d'un seul coup, à quel point il était humain, à quel point il était vivant, à quel point il savait instinctivement ce dont il avait besoin.
Tout cela ne m'empêche pas de leur demander s'ils veulent aller prendre l'air, ce qui est assez souvent le cas, bien plus souvent que ce que j'aurais pu croire, mais encore une fois, ils ont besoin que ce soit intéressant, passionnant, vivant ! Comme faire un igloo, ou une cabane, ou jouer aux super héros !
Ils regardent la télé pendant des heures quelquefois... et ils restent très enthousiastes pour tout un tas d’autres choses.
La télé est un sujet si négativement connoté que c'est un de ceux sur lesquels nous avons le plus de mal à lâcher prise. C’est LE sujet (avec la nourriture, mais dans une moindre mesure) qui nous a poussés à nous remettre totalement en question.
Notre plus grosse prise de conscience, c'est l'évidence de l'énorme contrôle que nous exercions sur eux ; Nous nous sommes rendus compte que nous avions de belles paroles, mais que les actes ne suivaient pas toujours ; Nous sommes rendus compte que nous n’étions pas souvent disponibles pour les enfants, ou connectés ; Nous nous sommes rendus compte qu'il était de notre responsabilité de vivre une belle vie, de faire l’effort d’avoir une vie agréable, pour offrir aux enfants cette vie intéressante ; Nous nous sommes rendus compte qu'il était très difficile de vraiment respecter les choix d'un enfant, quand ils vont à l'encontre de nos principes. Que nous n’avions pas envie, quand quelqu'un venait à la maison, que nos enfants regardent tout le temps la télé, parce que nous avions peur du jugement, d'être considérés comme des parents laxistes ou négligents ; Nous nous sommes rendus compte que le seul fait de "juger" les enfants les stresse, et qu'ils y pensent alors de façon obsessionnelle, ce qui n'est pas le cas quand ils ne se sentent pas jugés.
Je constate que l'état d'esprit avec lequel nous regardons la télé est très très important, et déterminant dans ce qui se passe après. Si nous la regardons en culpabilisant ou en stressant, cela n'aura pas le même impact en terme d’agitation que si nous la regardons en sachant que nous sommes acceptés entièrement dans notre choix... En ce qui me concerne, je ne supporte pas que quelqu’un juge ce que je regarde à la télé, cela me gâche le plaisir, je me sens énervée, en colère…
La question qui m’a tourmentée, au début, c’était l'éventuelle nocivité (réelle ou pas ?) des ondes. J'avais peur. En même temps, dans toutes ces familles qui pratiquent le unschooling depuis des années, aucune n'a jamais dit que leurs enfants avaient le cerveau atteint pas les ondes télé. Je me demande dans quelle mesure le stress ou la culpabilité avec lesquels nous regardons la télé ne sont pas pour beaucoup dans les éventuels effets négatifs dont nous entendons si souvent parler. De toutes les études sur le sujet, aucune n’a été faite avec des enfants libres…
J'insiste aussi sur la "connexion". Parce que si je ne suis pas avec eux, réellement connectée, la télé est allumée beaucoup plus longtemps que quand je suis AVEC eux, que ce soit physiquement ou mentalement. Il m'est très facile d'être déconnectée. Le moindre souci peut me déconnecter et leurs choix s'en ressentent profondément.
Les limites se posent d’elles-mêmes, la vie en commun nous pousse à chercher et trouver des solutions pour que nous nous respections les uns les autres. C'est à dire que l’on essaye de respecter les besoins ou envies de chacun dans la famille : si l'un de nous a envie d'écouter la musique, ou a envie de silence, ou autre… Mais c'est valable seulement si notre besoin est réel, si ce n'est pas une manipulation déguisée pour leur faire éteindre la télé. Nos enfants sont très doués pour dénicher les manipulations déguisées…
Si nous sommes dérangés par le principe, par la convention, le snobisme, c'est à nous de nous interroger et de nous mordre la langue. Parce que les principes, les conventions, le snobisme n’ont aucun sens pour un enfant, comme elles ne devraient pas en avoir pour nous…Je crois sérieusement que l'écran "hypnotise" ceux qui snobent la télé, et ceux qui "s'auto-jugent". Je l'ai vu trop souvent de mes propres yeux (le fait est que nous sommes "cernés" par des gens qui n'ont pas la télé, allez savoir pourquoi..). Il n'y a pas plus hypnotisés que les snobs anti-télé quand l'écran est allumé, surtout lorsqu'ils sont chez quelqu'un qui ne juge pas le fait de la regarder et de se faire plaisir.. Ils se lâchent... Le nient mais se lâchent quand même. Le snobisme "anti-télé", c'est la peur du plaisir, le refus de se faire plaisir, tout simplement.
Les enfants, eux, savent se faire plaisir, et c'est la raison pour laquelle ils aiment la télé. Parce qu'en regardant la télé, on se fait PLAISIR ! Pas d'effort à faire, assis confortablement (ou allongés ! Enfer et damnation !) ; on nous raconte une histoire, tout en image !
Ah ! c'est certain, pendant ce temps, nous ne lisons pas les grands philosophes, nous ne faisons pas de ménage, pas de sport.. toutes ces "nobles" activités qui font de nous des êtres valeureux et "méritants" qui espèrent se voir reconnus et récompensés pour leurs efforts par papa/maman ?
Et comme il est dangereux de se faire plaisir, pourquoi donc laisserait-on les autres, notamment les enfants, se faire plaisir tout court ? On n'ose pas se faire plaisir, on n'a jamais osé se faire plaisir peut-être ? On ne va quand même pas laisser les gosses le faire ! Et à partir de là, tous les pseudos arguments anti-télé sont sortis : hypnose, abrutissement, danger, lobotomie, cause d'agressivité, de speed, de violence et j'en passe...
Ce sujet est très révélateur de nos relations avec nos enfants et de notre relation avec nous-même.
J’ai été complètement déboussolée… Je crois qu'il est très difficile de sortir des préjugés anti-télé en ce qui concerne les enfants, de se débarrasser de nos propres conventions, qu'elles soient sociales, familiales ou personnelles, pour en arriver à jeter un oeil de l’autre coté du miroir…
Cette année a donc été très révélatrice pour notre famille. Aujourd’hui, avec cette expérience, je sais que je peux faire entièrement confiance à mes enfants pour faire les choix qui sont bons pour eux. Tous les enfants ont ce don, instinctivement. Ce don qui peut si vite être recouvert de tous nos principes d’adultes, nos théories ridicules, qui ne se fondent sur rien d'autre que notre peur des enfants et de leur aptitude à vivre pleinement.
La confiance en l’enfant : c’est la formule magique… Il faudrait que nous allions tous faire un tour à l’école des sorciers de Poudlard pour apprendre cette formule et s’en imprégner !!
Les enfants savent qui ils sont, ce qu’ils aiment, ce dont ils ont besoin dans le contexte qui est le leur. En retrouvant la liberté à laquelle ils ont droit, ils retrouvent doucement ce qui fait leur essence.
Ils savent vivre… Je crois profondément qu’ils ont beaucoup plus à nous apprendre sur la vie que ce que nous avons à leur transmettre en tant qu’adultes.
Rendez-vous à Poudlard !!
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