De Kali Wendorf - Traduit par Jeanine Barbé
“Êtes-vous, une bonne ou une mauvaise sorcière?” (Glinda, la bonne sorcière du Nord) “Je ne suis pas du tout sorcière. Mon nom est Dorothy Gale, je suis originaire du Kansas.” (Dorothy) Le Magicien d’Oz. Hier, j’ai vraiment perdu le nord avec ma fille de sept ans. C’est un de ces moments où tout se produit à la vitesse de l’éclair, ma colère me tenait sans que je n’en ai aucune conscience. Ce n’est pas vraiment un problème en soi pour moi que d’être en colère ou pour mes enfants d’en faire l’expérience parfois, mais cette fois-ci je sentais très nettement que ma réaction était exagérément inappropriée. Je crois que je peux toujours sentir ce moment précis où je franchis cette fine frontière émotionnelle avec ceux que j’aime – et peu importent mes tentatives de justification, en mon for intérieur, je sais. Hier soir, peu après son coucher je suis entrée dans sa chambre, et la tendresse que je ressentais pour elle m’a bouleversée. Son souffle léger, le nounours Murphy bien serré dans ses bras, les doigts plein de fossettes, et cette belle boucle tombant sur sa ronde joue – la regarder me remuait profondément les tripes pendant que je repensais à mes maladresses du jour. Dans un souffle, je lui ai dit à quel point j’étais désolée et après l’avoir tendrement bordée, je suis sortie de sa chambre en me jurant de m’y prendre différemment à l’avenir. En tant que parents, c’est avec notre coeur que nous fabriquons notre vision de l’avenir. Notre cœur nous le dit doucement mais clairement lorsque nous avons déraillé, lorsque nous avons commis des erreurs, lorsque nous avons dépassé les limites ou lorsque nous devrions changer de direction. La beauté de la nature humaine est que nous avons cette aptitude à entrer en contact intime avec une autre personne – que ce soient nos enfants, notre famille, notre conjoint ou même d’autres espèces. Nous pénétrons dans le domaine du cœur et que nous en soyons conscients ou non, nous sommes d’accord pour tenir compte de ce qu’il nous dit. Tel un détecteur de chaleur, notre coeur nous signale constamment (habituellement par la souffrance ou l’inconfort) lorsque nous sortons des valeurs d’équilibre. Si par mégarde nous prenons l’option d’ignorer ces signaux, la vie peut vraiment être très douloureuse. C’est ainsi que l’évolution humaine se produit et c’est cela qui nous rend si différents des autres êtres vivants sur cette planète. Nous avons un cœur qui nous pousse vers l’avant et en définitive notre cœur nous maintient sur les rails. Le domaine du coeur n’est pas celui de l’esprit mais pour appréhender ce chemin nous recourons souvent aux structures réputées fiables du cerveau et à quelques formules qui pourraient nous aider à tracer un itinéraire. Ceci est souvent une bonne approche dont sont issues de nombreuses études(dans les domaines social, culturel et politique) qui soutiennent les nouvelles frontières de l’évolution humaine. La nouvelle politique de l’Organisation Mondiale de la Santé qui recommande l’allaitement naturel jusqu’à deux ans et plus ainsi que la législation suédoise (emboîtée par 15 autres pays) interdisant les châtiments corporels à l’encontre des enfants sont deux exemples qui illustrent cette approche. De plus, il y a des dizaines d’autres initiatives progressistes dont les manifestes, les chartes et autres philosophies sous-jacentes sont les reflets de notre compréhension nouvelle des besoins des enfants. C’est passionnant et porteur d’énergie1 d’observer le mouvement du « cœur collectif » de l’humanité en action. Nous faisons d’énormes pas en avant dans notre évolution. Un bref coup d’oeil à l’histoire de la violence au fil du temps nous montre clairement que la situation s’améliore sensiblement. Et comme nous pouvons l’observer, cette évolution, ce voyage n’a rien à voir avec le sentimentalisme version superette du coin ou tout autre cliché du genre. Par contre, c’est un processus, une évolution robuste et intelligente. Les ennuis commencent lorsque, mus par la peur, nous suivons ces études et autres théories, en lieu et place et place du coeur. C’est alors que naît le dogme . Nous l’avons tous déjà observé - lorsque dans un groupe de soutien à l’attachment parenting une maman entre avec une sucette, lorsque dans un groupe d’accompagnement à la naissance un couple jette un froid en exprimant son souhait pour une césarienne planifiée ou encore lorsque dans une école alternative les parents sont tournés en ridicule car “ils ne connaissent pas la philosophie”. Dans l’univers de l’attachment parenting, avec toutes ses brillantes idées progressistes, il peut y avoir du dogme et des foutaises à gogo! Toute théorie, même présentée avec les meilleures intentions, peut devenir une religion. Le dogme de "l’attachment parenting” se trouve là où, au nom de l’amour, une grande séparation se produit. Êtes-vous une bonne sorcière ou une mauvaise sorcière ? Suivez-vous les règles du jeu ou non ? Si vous êtes une mauvaise sorcière, à quel point l’êtes-vous? Peut-être que vous êtes si mauvaise que vous serez exclue du groupe. Vous êtes la pomme vermoulue. Ce sont là les mots du dogme. Le dogme, comme tout mouvement éloigné du coeur, se distingue par la souffrance de séparation qui en résulte. La difficulté avec le dogme c’est qu’il prétend venir « du cœur » en avançant masqué derrière les valeurs du cœur. Voilà pourquoi le dogme est si difficile à reconnaître lorsque nous sommes empêtrés dedans, voilà pourquoi également il est si difficile de s’en extirper. Le dogme nous complique la vie en prétendant qu’il y a une formule pour la vivre, et si nous nous appliquons à suivre cette formule, nous pourrons éviter de faire des erreurs et nous épargner le très souvent inconfortable processus de réajustement par le cœur. Le dogme nous promet une excellente prévention contre le désespoir et l’insécurité. Il nous donne un succédané de sentiment de sécurité en attirant d’autres personnes à vivre selon une formule. Avec le dogme, nous croyons que nous ne serons plus jamais seuls à faire face aux conséquences de nos erreurs. Nous pouvons tranquillement cheminer avec le troupeau sans jamais être exclus. A ce stade, nous échangeons notre vie, notre évolution contre quelque chose de mort. Le dogme est facilement repérable par le langage binaire "bon versus mauvais" qui l’accompagne. Avec d’autres implications telles que le péché, le mal, le diable (grâce aux millénaires d’inculturation religieuse) . Aussi longtemps que nous croyons au péché, le dogme nous tient par la queue, nous menaçant afin que nous obéissions faute de quoi nous serons exclus du paradis. Nous pensons au péché comme un horrible acte diabolique, nous l’associons à une culpabilité sans fin, une damnation éternelle et une horde d’autres associations peu ragoûtantes. De façon surprenante, le mot « péché » ne signifie rien de tout cela. Péché vient du grec « hamartia » signifiant littéralement “ louper le coche”. Et un des mots les plus mal traduits de l’hébreu est “chait”, habituellement traduit comme “péché” toujours avec le même malentendu. Dans les deux cas, le contexte est déterminant pour donner le sens correct. Dans certains textes, le mot « péché » sous-entend le fait qu’une personne n’agit pas à son plein potentiel, et dans d’autres il s’agit plutôt d’avoir manqué son objectif ou sa destination. De toutes les façons, ce mot n’évoque rien qu’il faille craindre. Il évoque davantage quelque chose à respecter, à tenir haut dans l’estime, une voie vers laquelle tendre en rôdant nos compétences. Imaginez un peu les implications historiques si ce mot avait été traduit correctement ; plus de culpabilité, et beaucoup plus de confiance dans les processus d’évolution individuels. En accompagnant nos enfants, parce que nous voulons tellement être les meilleurs parents possible, nous pouvons facilement tomber dans le piège de la culpabilité. A force de ne pas vouloir commettre d’erreur nous pouvons être des proies faciles au dogme .Et nous pouvons nous retrouver complètement asservis au dogme – utilisant notre sagesse et notre sagacité à critiquer et nous séparer de ceux qui fatalement ne sont pas en ligne avec notre philosophie. Mais si vous y réfléchissez tranquillement, une telle attitude est loin d’être une invitation alléchante pour ceux que nous souhaiterions voir entrer dans l’univers de l’attachment parenting. Pourquoi auraient-ils envie de nous rejoindre ? Qu’y aurait-il de bon à trouver si tout le monde est si inflexible ? Mais lorsque le dogme est considéré pour ce qu’il est en réalité, une tentative pathétique de l’esprit de revendiquer le domaine du coeur- juste un coche loupé- alors nous sommes de nouveau libres d’être les incarnations vivantes du processus permanent de l’évolution, nous nous réapproprions nos vies. Cela demande de laisser tomber les formules, même les meilleures , et d’être disposé à faire quelques chutes libres, parfois tout seul, dans les instants qui suivent. Peut-être que ce sera douloureux, peut-être que nous ferons des erreurs, ou peut-être que nous réussirons - l’espace d’un instant. Et tout sera à refaire l’instant suivant car nous sommes conscients qu’il n’y a ni arrivée ni point de départ. Il y a seulement des chutes libres. Accompagner nos enfants nous met en face des chutes libres. Nous devons vraiment être disposés à vivre ces situations (dans tout ce qu’elles comportent de peur et d’isolement) tout en étant ouverts à la sagesse extérieure. Mais en définitive, nous traçons notre chemin, à notre façon toute personnelle, avec nos valeurs – et confiants dans le fait que les yeux de nos cœurs sont suffisamment grands pour nous voir nous-mêmes, et nos enfants au travers. Lorsque nous nous fions aux théories, ou lorsque nous plaçons les dogmes avant tout, nous sommes immédiatement chahutés, si ce n’est simplement malheureux. C’est intéressant de constater que le mouvement alternatif se retrouve continuellement éclaté, disloqué par son propre dogme. Les camps semblent de multiplier de minute en minute, au point que j’en viens à me demander comment il sera possible qu’un mouvement aussi louable arrive un jour à réaliser quoique ce soit. Cela semble ne jamais arriver à la mouvance traditionnelle2. Juste en bas du chemin, une merveilleuse ferme bio autogérée se fait terriblement critiquer par des activistes locaux dans l’environnement. Le crime? ils utilisent l’énergie éolienne pour éclairer la ferme plutôt que l’habituelle énergie fossile. Les activistes craignent que l’éolienne soit bruyante et moche. Hmmm… Mais peut-être que l’éclatement sert de tête chercheuse, testant en permanence et affinant la perception de toutes les personnes engagées dans le mouvement. Je sais en tout cas que c’est ainsi que cela se passe en moi, et dans ma vie personnelle ainsi que dans mon boulot lorsque je dois faire face à un dogmatisme similaire à celui de la petite ferme bio avoisinante. Vu ainsi, même le dogme et son éclatement permanent ne sont pas à craindre. En fait, avoir un dogme sur le dogme c’est déjà trop ! Pendant ce temps, nous pouvons aller de l’avant, faisant corps avec notre cœur et peut-être il n’y a rien à faire d’autre que se détendre et apprécier la balade. Ouf! Alors que faisons-nous de toutes nos valeurs et de notre éthique de parents conscients? Que faisons-nous de nos piles de bouquins sur l’éducation non-violente, l'accouchement à domicile, l'alimentation biologique, le co-allaitement des jumeaux ? Nous prenons ce qui « fait oui » à notre cœur et nous laissons ce qui « fait non » et nous écoutons lorsqu’il nous dit que là, nous déraillons. Et nous ne nous arrêtons pas là juste parce que c’est le début d’une action collective. Nous continuons à cheminer et grandir en restant ouverts à la prochaine opportunité d’apprentissage qui va se présenter, peu importe le cortège de difficultés dont elle sera assortie. Et par dessus tout, nous n’oublions jamais que le dogme ne protège d’aucun péché. Nous sommes libres de faire des erreurs, en fait, nous devons en faire, c’est ainsi que notre espèce a évolué et continue d’évoluer. Êtes-vous une bonne ou une mauvaise sorcière ? Vous n’êtes rien de tout cela. Vous êtes parfaite, vous participez parfaitement à l’histoire collective de l’humanité, l’histoire de votre cœur. Vous pouvez vous détendre, il n’y a rien à faire ou à être. Le cœur se fera son chemin.
Traduit et Ré-édité avec l'aimable autorisation du Byronchild Magazine 1 « empowering » est le mot utilisé dans le texte original, le néologisme que je propose est « puissantifiant » 2 mainstream en anglais
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